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Conséquences
sociales de l'introduction des machines à composer
Du côté du public, des lecteurs de journaux, l'arrivée
des premières Linotypes fut assez peu remarquée. Les badauds qui se
pressaient, aux expositions universelles, autour de ces merveilleuses machines,
et venaient parfois taper leur nom sur le clavier, pour le voir aussitôt
transformé en métal brillant, au milieu d'un cliquetis impressionnant, ne se
doutaient certainement pas que ces machines allaient bouleverser les ateliers de
composition de leurs quotidiens.
Dès les premiers essais de composition à la machine, les
propriétaires d'imprimeries, de leur côté, ont tenté d'en évaluer la
rentabilité. Une Linotype coûtait entre 13 000
et 15 000 francs et une installation comprenant 3 claviers et 2
fondeuses Monotype revenait à 55 000 francs.
Les calculs établis à l'époque arrivaient à un prix aux mille signes compris
entre 0,60 F et 0,83 F pour la Linotype, entre 0,97 F et 1,09 F
pour la Monotype, donc supérieur au prix de la composition manuelle qui lui se
situait entre 0,35 et 0,70 F.
Du côté ouvrier, bien sûr, il y eut quelques remous. Pas
beaucoup aux États-Unis, où les Linotypes s'imposèrent rapidement. Un peu plus
en Angleterre : quand le Sportsman
installa, en 1892, quelques machines Thorne, les
ouvriers répliquèrent par des tracts expliquant que le journal était composé
en dessous du tarif syndical, et ils en demandèrent le boycott, ce qui fit
chuter le tirage de 25 000 exemplaires. Mais, en 1900, 2 000 Linotypes étaient
en fonctionnement dans ce pays.
En Allemagne et en Autriche, grèves et protestations
accueillirent le « collègue de fer ». L'illustration ci-dessous
date de 1898. En voici une traduction libre : « Le collègue de fer
arrive ! / Va au diable, misérable machine à composer / Tu existes à la
honte du monde typographique / Nous te ''baptisons'' dans le style le plus moderne
/ Afin que tu ne raccourcisses pas notre ''banque'' de typos. » Le
« collègue de fer », c'était bien sûr la Linotype, comme
l'indique le marquage de la caisse bousculée par les ouvriers.

En France, la Fédération du Livre entama des négociations
pour établir un tarif de composition mécanique, avec des mesures concernant la
réduction du temps de travail, l'emploi et le salaire des femmes… Le typo
Edmond Morin s'adresse ainsi à M. Behrens, qui représentait en France la
Linotype Company : « Vous allez jusqu'à proposer de procurer des
travailleurs au rabais [...]. Même la femme, tout vous paraît bon pour exciter
l'esprit de lucre des patrons à qui vous vous adressez. » (En 1905, le
tribunal de simple police de Limoges condamnait un imprimeur de Limoges pour
avoir employé des femmes comme opératrices de Linotype ; ce jugement fut
cassé peu après.) Sur le travail des femmes et des enfants, voir par exemple
le calcul fait en 1844 par le jury de l'exposition de Paris à propos de la
machine Delcambre et Young.
Reste que le chômage provoqué par l'apparition de la
composition mécanique ne fut pas important. Les nouvelles machines permirent
d'augmenter la pagination des journaux, ce qui en diminua l'impact sur l'emploi.
On relèvera pourtant le fait qu'en Australie plusieurs
centaines de compositeurs, ne pouvant s'adapter aux Linotypes, furent placés
comme colons sur des terres où ils s'initièrent à l'agriculture.
Réf. : « Les machines
à composer », rapport présenté au congrès des maîtres-imprimeurs de
France par M. G. Mont-Louis, Paris, juillet 1900. Chronique
de l'imprimerie, nov. 1880. Les Archives de l'imprimerie, 1899 et 1896.
P. Cuchet, « Etudes
sur les machines à composer et l'esthétique du livre », La Fonderie typographique, 1908. |